Comme ouvrir une lumière: Pensées sur l’avenir de la traduction littéraire
Entretiens par Sonya Malaborza avec Herménégilde Chiasson, Éric Fontaine et Maryse Warda
Sonya Malaborza
Essais et entretiens / Essays and Interviews
À l’occasion du cinquantenaire de la fondation de l’ATTLC, on m’a proposé d’aller à la rencontre de gens qui font vivre la traduction littéraire en français. Dans ces entretiens, il a beaucoup été question de ce qui mène au métier — parfois par hasard, parfois par vocation — mais aussi des défis concrets de la pratique. Au fil des discussions, une même préoccupation revenait: comment penser l’avenir de la traduction aujourd’hui? Quelle place peuvent occuper les traducteurs et traductrices littéraires dans un monde où les outils technologiques évoluent?
Je vous propose d’abord de passer un moment avec Maryse Warda, à qui l’on doit près de 70 traductions pour la scène québécoise, et Herménégilde Chiasson, un artiste multidisciplinaire acadien œuvrant en poésie, en théâtre, en peinture et en photographie, entre autres, mais dont le parcours de traducteur est peut-être moins connu. Les deux gravitent beaucoup autour de la scène, et c’est donc sur ce contexte bien particulier qu’ont porté nos échanges.
Dans un deuxième temps, je partage avec vous les traces écrites d’un entretien avec Éric Fontaine, un ami qui traduit surtout des romans et des bandes dessinées. En 2025, il a remporté le Prix littéraire du Gouverneur général pour sa traduction Ristigouche : Le long cours de la rivière sauvage de Philip Lee.
Bienvenue dans leurs têtes!
Entretien 1 : Maryse Warda et Herménégilde Chiasson
Sonya Malaborza : Peut-être qu’on pourrait commencer avec toi, Maryse. Quel chemin t’a menée à la traduction?
Maryse Warda : Au début, ce qui m’intéressait d’abord et avant tout, c’était le théâtre. J’avais été engagée au Théâtre de Quat’Sous, à l’administration, et le directeur à l’époque, Pierre Bernard, avait vu que je n’étais pas très heureuse à faire juste des chiffres et de la comptabilité. À un moment donné, il m’a dit : «Est-ce qu’il y a quelque chose que tu aimerais essayer? » J’ai dit : « Ben, j’aimerais peut-être essayer de traduire une pièce de théâtre.» Et là, il m’a donné Brillant Traces [de Cindy Lou Johnson], qui est devenue Traces d’étoiles, ma première traduction. C’était vraiment accidentel, c’est-à-dire que cette pièce — là ne devait pas être montée. À partir de là, un nouveau chemin s’est ouvert à moi, et c’est devenu la chose que j’aimais le plus faire, mais je travaillais aussi au Quat’Sous parce qu’il faut bien gagner sa vie et que j’aimais beaucoup, beaucoup le Quat’Sous.
SM : Avant d’arriver au Quat’Sous, tu as fait des études en lettres anglaises, c’est bien ça?
MW : Oui, c’est ça, j’ai fait littérature anglaise à l’Université de Montréal. J’aurais voulu aller à McGill, mais ma mère travaillait à l’Université de Montréal, donc j’avais la scolarité gratuite. Alors j’ai fait mes trois ans de bac et ensuite j’ai fait la maîtrise, mais sans compléter mon mémoire. La raison pour laquelle j’ai demandé à traduire une pièce, au Quat’Sous, c’est parce qu’à un moment donné, j’avais appelé un de mes anciens profs à l’université pour lui poser une question par rapport au titre d’une pièce de David Mamet, et il m’avait dit en blague « Écoute, si tu traduis une pièce de théâtre et qu’elle est publiée, on pourrait te donner ton diplôme de maîtrise », et c’est ça qui m’avait donné l’idée. Mais finalement, ça ne m’a pas donné de diplôme du tout!
SM : Ça t’a quand même ouvert une voie, amenée à un métier. Et toi, Herménégilde, qu’est ce qui t’a amené à la traduction?
Herménégilde Chiasson : C’est assez étrange, parce que toute ma formation est en français et durant très longtemps, pour moi, l’anglais était quelque chose de complètement mystérieux et lointain. Je viens d’un village d’à peu près mille habitants, et personne dans ce village-là, à l’école ou à l’extérieur, ne parlait anglais. Mes frères avaient fait des études collégiales, et quand il y avait une lettre que quelqu’un dans le voisinage devait faire traduire, on venait nous voir. Il y avait un magasin général, et les gens qui livraient la marchandise, c’était des anglophones. Et il y a toujours eu cette idée que si tu connaissais l’anglais, tu pouvais te débrouiller partout dans la vie. J’ai toujours écrit en français et ça m’a beaucoup surpris les premières fois où j’ai travaillé avec Jo-Anne Elder, celle qui m’a principalement traduit, et les premières traductions qu’elle m’a montrées, pour moi, c’était comme un autre livre. Je n’avais pas écrit ce livre-là. C’est vraiment une relation complexe par rapport à quelque chose avec laquelle on est très familier. Et ça, ça m’a toujours fasciné. Avec Jo-Anne Elder, on s’est extrêmement bien entendu·es. Elle m’a suivi dans des folies… Par exemple, à un moment donné, j’ai pris un abonnement Twitter où je mettais en ligne un haïku à tous les jours, dans la forme classique des haïkus, c’est-à-dire cinq, sept, cinq syllabes. Et Jo-Anne a décidé de traduire aussi en cinq, sept, cinq syllabes à tous les jours où le haïku était mis en ligne. Ça m’avait beaucoup impressionné, parce que moi, j’avais accès à tous les mots de la langue française, donc je pouvais les interchanger, tandis qu’elle était prise avec ces mots-là et elle devait faire du sens, garder le rythme. C’était vraiment un exploit.
SM : Maryse, tu traduis de l’anglais principalement et exclusivement de l’anglais vers le français, et toujours pour la scène?
MW : Oui, absolument. Parce qu’en fait, ce qui m’intéressait c’était les personnages et la façon d’exprimer ce qui est dit, ce qui est non-dit, tout ça. Je remarque que l’anglais, du fait que c’est une langue succincte et précise, c’est souvent aussi plus neutre que le français, surtout au Québec, parce que dès qu’on parle, dès qu’on écrit en québécois, on arrive dans autre chose, alors que souvent, quand je lis un texte qui pourrait être dit en français international ou en français québécois, ça donne un univers très différent.
SM : Ce souci de l’oralité conditionne beaucoup ton approche au texte et à tes stratégies de traduction?
LA PREMIÈRE FOIS QUE J’AI TRADUIT, MON INSTINCT PREMIER A ÉTÉ DE PRENDRE UNE PETITE ENREGISTREUSE ET DE DIRE LE TEXTE À HAUTE VOIX. IL FALLAIT QUE ÇA PUISSE SE METTRE EN BOUCHE ET S’ENTENDRE.
MW : La première fois que j’ai traduit, mon instinct premier a été de prendre une petite enregistreuse et de dire le texte à haute voix. J’avais le texte en anglais et je le disais à haute voix en français et après, je transcrivais. Quelque chose me disait qu’il fallait absolument que ça puisse se mettre en bouche et s’entendre.
SM : C’est une habitude que tu as conservée, de mettre tes textes en bouche en traduisant?
MW : Non, non. Maintenant, je joue le texte dans ma tête. Et une fois que c’est sur papier, je lis à haute voix pour voir si ça se peut.
SM : Il y a quand même un travail de mise en oralité du texte.
MW : Oui, absolument. Et dans le souffle aussi, dans le rythme, c’est très important.
SM : Herménégilde, je t’ai souvent entendu lire de ta poésie, et je sens qu’il y a chez toi également une sensibilité au rythme, au passage vers la voix. Toute la question de l’oralité est très importante pour toi comme auteur. À quoi ça ressemble quand tu traduis ?
HC : Je traduis toujours de l’anglais vers le français, parce que même si je parle l’anglais… Et ça, c’est quelque chose qui me fascine : la plupart des traductions de mon travail en français vers l’anglais, lorsque je les lis, c’est assez étrange, mais je comprends la langue, je comprends ce que je lis, je le comprends parfaitement. Par contre, j’ai été traduit dans d’autres langues et là, il faut que je me fie complètement à la traductrice ou au traducteur. Il y a des mots qui se ressemblent, mais c’est une expérience déroutante. Et ensuite, évidemment, lorsque je les entends dits par la personne qui a traduit ce texte-là, ça l’est encore plus parce que la langue est très différente. J’ai assisté déjà à des rencontres entre écrivain·es de différentes langues, et après ça, j’ai écrit un texte là-dessus, comme si je prenais des notes dans une autre langue, mais juste les sonorités, les rythmes, ce que j’imaginais qui se disait. Et évidemment, je n’ai pas ce rapport-là au moment où je lis un texte de moi traduit en anglais, mais ça crée une rythmique qui est complètement différente parce que l’anglais est toujours plus expéditif, plus efficace, tandis que le français se prête bien à des mélodies.
MW : L’anglais est plus télégraphique, je trouve. En français, on a besoin de plus d’adjectifs, d’articles, alors qu’en anglais, on peut sortir le sens rapidement avec trois mots.
JE NE COMPRENAIS ABSOLUMENT RIEN AUTRE QUE MERCI OU S’IL VOUS PLAÎT, MAIS LORSQUE LES GENS TOUT À COUP ARRIVAIENTÀ SYNTHÉTISER ÇA POUR LE TRADUIRE, C’ÉTAIT COMME SI ON OUVRAIT UNE LUMIÈRE…
HC : En français, on a souvent recours à la paraphrase, c’est-à-dire d’expliquer avec plusieurs mots, tandis que l’anglais arrive à synthétiser des concepts qui souvent sont nouveaux, qu’ils ont mis de l’avant, des choses qu’ils ont inventées. Je pense que c’est Michel Serres qui disait qu’une langue est vivante au moment où elle crée des mots, et lorsqu’elle emprunte des mots, elle s’atrophie. J’ai l’impression que c’est souvent la relation de l’anglais avec le français, parce que beaucoup des choses nouvelles viennent des États-Unis ou de l’anglophonie. Donc, comme francophone, on est obligé de faire un autre exercice lorsqu’on veut les identifier.
MW : En arabe, c’est encore pire, parce que la langue écrite arabe, c’est celle du Coran, donc elle ne peut pas évoluer. Alors quand on lit un texte en arabe, c’est vraiment l’arabe du Coran, qui est très loin de la langue parlée. Et donc, pour tous les nouveaux concepts, c’est vraiment les mots qui viennent du français ou de l’anglais parce que ça n’existe pas dans le Coran.
SM : Maryse, tu parles l’arabe toi?
MW : J’ai parlé l’arabe jusqu’à l’âge de dix ans. Quand je suis arrivée ici et là, à la minute qu’on est arrivés ici, quand ma famille me parlait en arabe, je répondais en français. J’ai abandonné l’arabe en arrivant ici.
SM : Ce n’est pas une langue que tu as intégrée à ta pratique de traduction, j’imagine.
MW : Non. C’est très difficile à écrire, à lire… C’est vraiment un autre monde.
SM : On parlait de la relation d’Herménégilde avec sa traductrice. Je me demande, Maryse, si tu as toujours été en contact ou en relation proche ou distante avec les dramaturges que tu as traduits.
MW : Ça dépend beaucoup. Quand ce sont des auteur·rices canadien·nes, je peux facilement communiquer avec eux, leur écrire. Mais les Américain·es sont vraiment plus difficiles d’approche. Iels passent par leurs agent·es, et souvent on nous dit, « t’as qu’à lire le texte, ça me regarde pas ». En général, j’essaie de me débrouiller toute seule avant de les contacter avec des questions. Mais oui, au besoin je le fais. Mais il y a d’autres cas où c’est vraiment impossible de communiquer avec l’auteur ou l’autrice.
SM : Maryse, tu traduis pour le théâtre depuis le début des années 1990. As-tu l’impression que ton contexte de travail a évolué?
MW : Quand j’ai commencé à traduire, on était payé·es simplement au moment où la pièce était présentée, donc on avait un pourcentage des droits. Mais quand l’Association québécoise des auteurs dramatiques s’est formée, on a eu un contrat de commande. Maintenant, au moment où on nous commande une production, il y a un cachet pour ça et ensuite il y a un pourcentage des redevances.
SM : Est-ce qu’on donne toujours beaucoup ou trop peu de temps pour traduire une pièce?
MW : Au théâtre, on a beaucoup de temps parce qu’en général, la direction prépare la programmation un ou deux ans d’avance.
SM : Est-ce que c’est toi qui choisis un peu ce que tu veux traduire, ou comment ça se passe?
MW : Deux fois, je suis allée voir une pièce à New York que j’ai beaucoup aimée et j’ai proposé le projet. Mais en général, ce sont les compagnies théâtrales ou les metteurs ou metteuses en scène qui me contactent et m’offrent de traduire une pièce. Et ça m’arrive de dire non. Il y a des pièces pour lesquelles je ne sens aucune affinité ou pour lesquelles je ne sens pas que j’ai la compétence nécessaire. Mais en général, quand je dis oui, c’est parce que j’aime beaucoup la pièce.
SM : Toi, Herménégilde, est-ce que le coup de foudre littéraire est un impératif quand tu traduis?
HC : Oui, souvent. J’ai traduit beaucoup à un moment donné pour le département de théâtre à l’université où mon épouse [Marcia Babineau] dirigeait des pièces. Donc j’ai traduit à un moment donné Midsummer Night’s Dream de Shakespeare!
SM : Juste ça! [rires]
HC : J’ai traduit Angels in America, de Tony Kushner, qui était vraiment un coup de foudre. J’étais allé à l’avant-première à New York et j’avais été absolument ébloui. Après ça, j’ai traduit une pièce de Sarah Ruhl, The Melancholy Play. Dans les trois cas, ça m’a donné beaucoup d’énergie. J’adore le théâtre. Ce n’est pas quelque chose qui paye particulièrement, mais quoi que ce soit que je fais, je le fais par coup de cœur, et ça me rend très heureux d’être en compagnie de ces œuvres-là qui sont chargées d’énergie, mais d’une énergie qui est très différente à chaque fois.
SM : As-tu l’impression que tes expériences de traduction ont un effet sur ta pratique d’auteur?
HC : Ah oui, absolument, parce que le moment où on traduit un auteur ou une autrice, c’est comme si on entrait dans son intimité. Lorsqu’on lit, on lit pour le sens. Souvent on est un peu distrait, mais lorsqu’on traduit, on est vraiment concentré sur l’œuvre et ça devient comme un voyage, comme une aventure à travers cette œuvre à laquelle on veut donner une vie.
SM : Je sens chez vous deux une attirance qui se poursuit pour la traduction comme concept, comme activité, comme pratique. Qu’est-ce qui fait en sorte que vous continuez de vouloir exercer ce métier-là aujourd’hui?
MW : C’est toujours les pièces elles-mêmes, c’est toujours leurs univers. En ce moment, je traduis une pièce d’un auteur canadien, David Yee, qui a imaginé une dizaine de courtes fables en rapport avec le tsunami de 2004 [carried away on the crest of the wave]. Certaines se passent en Thaïlande, certaines se passent en Amérique du Nord, et c’est super intéressant de trouver les bons niveaux de langue pour les différents personnages. Mais je pense que ce qui m’attire, en fait, c’est que j’aurais voulu être capable d’écrire. Et je ne le suis pas. Mais de pouvoir partir d’un texte de quelqu’un et de pouvoir me coller à cette personne-là, de voler sur les ailes de cette personne-là, ça me donne la possibilité d’écrire.
SM : Et toi, Herménégilde?
HC : Je pense que ce qui m’interpelle dans la traduction, c’est le fait qu’on découvre quelque chose qu’on veut partager avec d’autres personnes. C’est peut-être plus évident lorsqu’il y a une langue à laquelle on n’a pas accès, ce qui n’est pas notre cas, parce qu’on traduit de l’anglais vers le français. À un moment donné, j’étais à Moscou, et évidemment je ne comprenais absolument rien autre que merci, ou s’il vous plaît. Mais lorsque les gens, après avoir parlé pour un certain temps, tout d’un coup, arrivaient à synthétiser ça pour le traduire, c’était comme si on ouvrait une lumière. Au moment où on comprend que ces mots mis ensemble, ces sons-là font du sens et font appel à une autre réalité. Ça m’a toujours ému, parce que justement, c’est comme ouvrir une lumière dans l’obscurité.
MW : C’est assez magique, en fait, ce que ça donne comme effet de pouvoir donner accès à quelque chose. Je connais beaucoup de personnes qui, même si elles habitent au Québec, ne comprennent pas du tout l’anglais. Et c’est magique de pouvoir leur donner accès à une œuvre, même si ce n’est pas parfait, même si ce n’est jamais tout à fait la même chose que l’original.
Entretien 2 : Éric Fontaine
Sonya Malaborza : Éric, à quoi ressemble le parcours qui t’a amené à la traduction? Je pense que la route n’a pas été tout à fait directe.
C’EST ASSEZ MAGIQUE DE POUVOIR DONNER ACCÈS À QUELQUE CHOSE.
Éric Fontaine : À l’inverse de toi, qui es arrivée à l’édition par la traduction, j’y suis arrivé par l’édition. J’ai travaillé pendant onze ans comme responsable de la révision et de la correction aux Éditions du Boréal, où j’ai notamment révisé les traductions de Lori Saint-Martin et de Paul Gagné. J’étais fasciné par le travail. Le passage d’une langue à l’autre me paraissait presque miraculeux, et j’avais bien envie de m’attaquer à une œuvre. L’occasion ne s’est pas présentée avant mon départ du Boréal.
SM : Ton premier projet de traduction, il t’est arrivé comment?
ÉF : On a d’abord proposé une traduction à la romancière Dominique Fortier, une amie de longue date, qui, en lisant le livre, a compris que ce n’était pas du tout pour elle, mais elle s’est dit que c’était sans doute pour moi. Milena Stojanac, éditrice chez Stanké, m’a écrit et c’était le début d’une très, très belle aventure, qui a mené à ma première traduction, T’es con, point, du Montréalais Doug Harris. Tout le roman est écrit à la deuxième personne du singulier. L’effet est saisissant.
SM : À partir de là, est-ce que les contrats sont arrivés assez rapidement?
JE PENSE AVANT TOUT AU PLAISIR DE LA LECTURE. LA FIDÉLITÉ AU TEXTE PEUT PARFOIS NOUS PERDRE, ET JE PENSE MÊME QUE C’EST L’INFIDÉLITÉ AU TEXTE QUI VA NOUS SAUVER.
ÉF : Comme je travaillais à Bibliothèque et Archives nationales du Québec à temps plein à cette époque, il m’était difficile d’enchaîner les traductions. Là-bas, j’étais responsable de toute la partie textuelle des expositions, les panneaux d’interprétation, les cartels, même les notes d’allocution pour la PDG. Ce n’est que lorsque je me suis mis à mon compte que la traduction est devenue mon activité professionnelle principale. Ça fait une dizaine d’années.
SM : J’aimerais faire un pas en arrière, Éric, pour parler de là d’où tu viens. T’es un gars de l’Alberta, toi.
ÉF : Oui, oui, je suis né là-bas, j’ai grandi là-bas, puis je me suis installé à Montréal à l’âge de 21 ans seulement.
SM : Tu as grandi dans une famille amoureuse des mots, n’est-ce pas?
ÉF : Oui. Mon père était animateur à la radio de Radio-Canada et ma mère était travailleuse sociale, bibliothécaire et même comédienne. Chez nous, le livre était très, très important. Il y en avait toujours beaucoup à la maison. Mes parents n’étaient pas du genre à pratiquer la censure, ce qui fait que, très jeune, j’ai lu des choses que je n’aurais pas dû.
SM : Ça n’a pas fait tort, de toute évidence, d’inculquer un amour des mots et de la lecture chez toi. Dirais-tu que ça fait partie de ce qui t’a incité à devenir traducteur?
ÉF : Sans doute. C’est un immense plaisir de traduire les mots de quelqu’un, de donner corps à ces traductions.
SM : Quand je pense à ce qui pourrait caractériser ta pratique de la traduction, je ne sais pas si ce sont des projets qui arrivent comme ça à toi, ou bien si tu les choisis de cette façon-là, mais j’ai l’impression que tu travailles souvent à des ouvrages qui demandent un grand souci du détail. Je pense par exemple à tes traductions des bandes dessinées de Tom Gauld. Tu es souvent dans des projets qui demandent un détachement de la lettre pour arriver à bien servir le texte en français dans un compte de mots réduit.
ÉF : Tout à fait. Je choisis mes projets. Il m’arrive d’en refuser un certain nombre. Il me faut un défi. Pour moi, la traduction s’apparente à un travail d’orfèvre. Quand je traduis, je pense avant tout au plaisir de la lecture et non pas à l’obligation de faire les choses dans les règles. La fidélité au texte peut parfois nous perdre, et je pense même que c’est l’infidélité au texte qui va nous sauver en tant que traducteurs et traductrices à l’ère de l’intelligence artificielle.
SM : Tu soulèves quelque chose d’intéressant que j’aimerais creuser. C’est l’idée de ce que peut et de ce que doit faire l’humain pour résister à ces outils qui sont pourtant là des fois pour nous aider. Je me demande ce que les traducteur·rices apportent de plus que ce que peut l’intelligence artificielle à ce stade.
ÉF : Ce que nous apportons, c’est une connaissance de la culture cible. Il y a toujours un lectorat idéal pour une traduction, et on travaille le texte pour que le langage soit plus vivant, plus compréhensible pour un lectorat francophone. Les jeux de mots, les blagues, ce sont des choses que l’intelligence artificielle ne peut pas traduire. En travaillant à ma première traduction, je suis tombé sur la phrase « What’s the pound of flesh, man? », une référence au Marchand de Venise. En anglais, tout le monde connaît cette expression. On pourrait traduire cette expression de manière très littérale, mais seul·es les initié·es la comprendraient. J’ai traduit plutôt par « Tu veux quoi en échange? Mon premier enfant, mon premier enfant mâle? » C’est cette volonté de rester fidèle non pas aux mots, mais à l’esprit du texte, qui fait toute la différence. Et c’est ce que nous pouvons encore faire comme humains malgré les avancées technologiques dans le domaine.
SM : Je pense ici à la série de polars de Scott Thornley que tu as traduits récemment pour le Boréal. Je me souviens que tu t’es trouvé devant le défi d’injecter un peu de couleur québécoise dans la répartie de certains personnages, c’est bien ça ?
ÉF : A priori, on m’a demandé de traduire le premier roman de la série en français international, mais après lecture, l’éditeur Renaud Roussel a simplement dit « ça ne marche pas. On va plutôt aller vers quelque chose de plus québécois. » J’ai dû refaire mes devoirs. La narration est toujours écrite dans un français international, mais les dialogues sont en québécois. C’est très libérateur de dépeindre ainsi les personnages dans toute leur complexité. On finit par donner une cadence, un rythme aux répliques. Certains personnages ont un parler plus québécois que d’autres. L’inspecteur MacNeice, par exemple, emploie rarement des québécismes, il a une langue très châtiée, tandis que ses subalternes, qui sont des gens intelligents, s’expriment avec plus de liberté. Quand on écrit en français international, on se prive de beaucoup d’expressions très françaises ou québécoises. Parfois, il est très difficile de rendre la couleur d’un texte sans faire appel à un registre ou l’autre.
SM : Je me souviens que, la première fois qu’on s’était rencontrés, c’était à Banff en 2018, on s’était parlé assez longuement de Sweetland, de Michael Crummey. Peux-tu me rappeler un peu ce que tu avais employé comme procédé pour ce projet-là? Là aussi, tu avais fait tout un travail sur la voix du personnage au cœur de ce roman.
ÉF : Ah oui, j’ai beaucoup réécrit les dialogues. Je suis repassé dessus plusieurs fois en m’inspirant notamment du monumental Pour sûr de France Daigle. Mais aussi, curieusement, de Louis-Ferdinand Céline, l’argot en moins. Comme lui, j’ai fait sauter les prépositions et chamboulé l’ordre des mots. J’ai l’impression que j’ai donné une langue au personnage éponyme de Sweetland. Il n’y a pas de jurons québécois, parce que pour moi, il fallait que cet homme parle d’une façon qui soit tout à lui. Je pense avoir réussi. Il y a des choses que je corrigerais ici et là, mais de manière générale, j’ai l’impression que j’ai trouvé le ton juste.
SM : Certaines personnes ont l’impression qu’on sera remplacé un jour par des machines, et il paraît que de moins en moins de gens choisissent la traduction comme parcours d’étude à l’université. Je me demande si tu as espoir en l’avenir de la traduction ou si tu fais partie des gens qui se disent que les bonnes années ne dureront pas.
ÉF : Je vois déjà qu’en France, des collègues là-bas se voient proposer des contrats de révision de romans traduits par l’intelligence artificielle plutôt que des contrats de traduction. Plutôt que de pouvoir vivre pendant trois ou quatre mois sur des revenus d’une traduction, ces gens reçoivent un mois de salaire environ. J’ai aussi l’impression que les traductions en souffrent. La traduction par intelligence artificielle impose une certaine structure, une certaine façon d’écrire qu’il est quasi impossible de défaire, même en révisant le texte de manière très attentive. Je pense qu’on touche à autre chose ici : pour traduire un livre, il faut, je pense, être aussi un bon écrivain, une bonne écrivaine. Les tics de langage qu’on retrouve dans les textes produits par l’intelligence artificielle créent une langue de bois, un nivellement vers le bas. Cela dit, l’intelligence artificielle est très utile pour certaines choses. Pour la traduction de documents officiels ou purement explicatifs, c’est d’une aide précieuse. Mais je ne sais pas ce que veulent les gens. C’est un peu comme la musique. Il y a des gens qui se satisfont de la musique faite par intelligence artificielle, qui ne voient pas la différence entre le véritable travail de musicien·nes et celui d’un ordinateur qui invente de toutes pièces, en s’inspirant bien sûr de ce qui a été fait avant. Je crois tout de même qu’une traduction qui s’appuie sur la culture et les qualités d’écrivain de celui ou celle qui traduit a plus de chances de survivre et de donner un résultat intéressant.
C’EST UN PEU COMME LA MUSIQUE. IL Y A DES GENS QUI SE SATISFONT DE LA MUSIQUE FAITE PAR INTELLIGENCE ARTIFICIELLE, QUI NE VOIENT PAS LA DIFFÉRENCE.
SM : Ce n’est pas demain que l’intelligence artificielle va comprendre la structure du chiac ou du québécois contemporain. Peut-être que d’une certaine façon, on s’assure une certaine marge de survie en nous inspirant de ce qui nous entoure.
ÉF : Il y a des années, Julien Poulin a fait un test avec Falardeau, je pense que c’était pour Elvis Gratton, où il reprenait le mot « tabarnak », mais de toutes les façons possibles, étonné, comique, triste… C’était magistral. On voit d’une part le grand comédien qu’était Poulain et d’autre part toutes les nuances qui peuvent échapper à l’intelligence artificielle.
SM : Tu traduis depuis un peu plus longtemps que moi. De mon côté, je constate qu’il y a eu une évolution importante ces vingt dernières années au niveau des outils dont on dispose, et certainement du point de vue de la traduction pragmatique dite alimentaire, on voit de gros changements quant aux attentes des gens envers notre métier.
ÉF : C’est sûr que tous mes dictionnaires sont maintenant en ligne, là où autrefois je travaillais avec un dictionnaire papier, stylo bille à la main. Avec les correcteurs orthographiques, on fait moins de bêtises. Et pour les outils de recherche, c’est fou, on trouve presque tout en ligne, les traductions de citations, c’est incroyable.
SM : D’ailleurs, tu as dû t’en servir pas mal pour Ristigouche.
ÉF : Oui, absolument. Pour Ristigouche, j’ai notamment consulté la Relation originale du voyage de Jacques Cartier et la Nouvelle Relation de la Gaspésie de Chrestien Leclercq, mais aussi les poèmes de D.H. Lawrence et les encycliques du pape François. Tout était au bout de mes doigts.
SM : Tu t’imagines, il y a une vingtaine d’années, ça aurait exigé de multiples allers-retours entre chez toi et la bibliothèque!
ÉF : À mes débuts dans le monde de l’édition, j’ai annoté la traduction d’une histoire du Canada français. Beaucoup des textes cités n’étaient disponibles que sur microfiches. J’ai passé des heures à la bibliothèque de McGill. C’était un vrai travail de moine ! Je suis en train de traduire un livre qui s’appelle The Valley of the Birdtail [d’Andrew Michael Stobo Sniderman et Douglas Sanderson], qui cite beaucoup les textes de Louis Riel. J’ai découvert que les écrits complets de Riel étaient disponibles en ligne. Par erreur, la personne qui a numérisé le document a mis la moitié des pages à l’envers. C’était extrêmement difficile à consulter.
SM : Tu ne sais pas lire à l’envers?
ÉF : Je tournais mon ordinateur à l’envers pour transcrire les textes. C’est fou comment une simple étourderie peut vous compliquer la vie. J’ai dû me résoudre à consulter le texte lui-même à la Collection nationale de la Grande Bibliothèque.
SM : Tu sais, il y a une certaine perception de l’immédiateté possible dans le travail de traduction. Est-ce que tu constates ce même état des choses, ou est-ce que les choses ont peut-être un peu moins évolué dans le contexte de la traduction littéraire ?
ÉF : Tu me parlais tout à l’heure du futur de la traduction. Et tu sais quoi? Je suis un peu pessimiste. On fait la traduction littéraire par plaisir. J’espère encore exercer ce métier longtemps, mais je ne sais pas si les conditions sont réunies pour que je puisse continuer à gagner ma vie en le pratiquant.
SM : Ce qui m’inquiète, moi, c’est de savoir que les bacs en traduction risquent d’être de moins en moins offerts, que seulement une poignée de gens sont inscrits dans les différents programmes ici et là à travers le pays. Je me demande si c’est le signe d’un manque d’intérêt, ou un manque de valorisation de notre métier.
ÉF : Où sont les débouchés ? C’est ça, l’incertitude qui plane sur le métier. On ne se lance pas dans le vide comme ça.
SM : Non, c’est vrai. En tout cas, je mesure ma chance qu’on ait voulu me proposer des projets, qu’on ait dit oui à des projets que j’ai osé proposer. Je sais que ce n’est pas donné à tout le monde.
ÉF : Je suis un peu pessimiste. J’espère encore exercer ce métier longtemps, mais je ne sais pas si les conditions sont réunies pour que je puisse continuer à gagner ma vie en le pratiquant. Tout de même, je m’estime heureux d’avoir fait tous ces livres et d’être encore régulièrement sollicité pour en traduire d’autres. C’est un vrai bonheur.
