De la Petite-Bourgogne au Cap-Breton

Rachel Martinez

Essais et entretiens / Essays and Interviews

Sur une tablette fixée au mur de mon bureau sont alignés les livres que j’ai traduits depuis mes débuts dans le métier. Environ 130 romans, essais, catalogues d’exposition, livres d’art et ouvrages jeunesse, auxquels s’ajoutent des monographies d’artistes sous forme de livrels et quelques textes et nouvelles publiés dans des ouvrages collectifs et des périodiques. Par contre, aucun recueil de poésie et pas de pièce de théâtre (ça viendra).

       Je les ai traduits seule à quelques expressions près. Presque tous de l’anglais, une dizaine de l’espagnol et de l’italien.

       Au fil de ces ouvrages, je suis allée dans l’espace et en Afrique, j’ai arpenté les rues de Montréal et de Vancouver.

       J’ai voyagé à bord de la Station spatiale internationale, vécu le naufrage de l’Empress of Ire/and et traversé l’Atlantique au XVIe siècle. J’ai partagé la scène avec Glenn Gould, les sœurs McGarrigle et Daniel Lanois.

       J’ai aussi été dans la tête de l’inventeur de la bombe atomique.

       J’ai traqué des espions américains dans les rues de Montréal pendant la guerre de Sécession et j’ai participé à une bonne demi-douzaine d’enquêtes policières.

       Je me suis initiée à l’économie, je me suis familiarisée avec des cultures autochtones, et j’ai approfondi mes connaissances en art et en histoire.

       J’ai pratiqué les arts martiaux mixtes et joué au hockey avec les meilleurs de la LNH.

       J’ai incarné une petite fille curieuse, un adolescent gauche et un ver de terre.

       Et je ne compte plus les aventures dans lesquelles des ados allumés m’ont entraînée.

       Dans la presque totalité des cas, les mandats de traduction m’ont été confiés par les maisons d’édition. Mes nombreux efforts déployés au fil des ans pour proposer des œuvres à traduire se soldent souvent par des refus, ce qui explique ma joie d’autant plus grande lorsque je réussis à convaincre un éditeur de publier un auteur ou une autrice que je souhaite traduire.

       Deux de ces ouvrages offrent un bel échantillonnage des bonheurs, problèmes et défis qu’une traductrice est susceptible de connaître : No Crystal Stair de Mairuth Sarsfield, publié en 1993, et Crow d’Amy Spurway, paru en 2019.

No Crystal Stair: 345 pages en 25 ans

No Crystal Stair est le livre qui m’a occupé l’esprit le plus longtemps : un quart de siècle… La belle aventure de sa traduction a commencé à l’été 1997 sur Sparks, une rue piétonne d’Ottawa, lorsque j’ai été témoin d’une scène incongrue: une femme en train de lire un livre à voix haute, à l’étroit dans la vitrine d’une librairie. Je me suis arrêtée pour l’écouter raconter la communauté noire, le jazz, Montréal et Westmount à l’époque de la Seconde Guerre mondiale. Je venais de découvrir une grande dame méconnue des francophones: Mairuth Sarsfield.

       Née dans la Petite-Bourgogne en 1925, Mairuth Sarsfield a mené, après ses études universitaires, une carrière d’autrice, de militante, de communicatrice et de diplomate, et a été l’une des premières femmes noires à siéger au conseil d’administration de la Société Radio-Canada. Elle a notamment travaillé à l’organisation des expositions universelles de Montréal et d’Osaka, à l’ONU, puis à l’ambassade du Canada à Washington.

       No Crystal Stair évoque l’enfance de l’autrice dans son quartier modeste pendant la Seconde Guerre mondiale. Ce roman doux-amer, le seul de Sarsfield, raconte les efforts de Marion Willow, une jeune veuve fière, pour élever ses trois filles en bravant les obstacles imposés par les lois sexistes, le racisme insidieux et les classes sociales. On y brosse un portrait de la communauté noire tissée serré de la Petite-Bourgogne avec, en toile de fond, la scène jazz vibrante de Montréal à l’époque d’Oscar Peterson et du célèbre club Rockhead’s Paradise. On y parle de racisme et d’inégalités sociales, mais aussi de la Harlem Renaissance.

       J’ai rencontré Mairuth à deux ou trois reprises, j’ai traduit un chapitre de son livre et nous en avons fait la lecture au festival Metropolis Bleu. J’ai proposé à plusieurs éditeurs francophones de traduire ce roman. J’avais quelques années de métier dans le corps, mais aucune expérience en traduction de fiction. Malgré tout, Mairuth a eu la gentillesse de m’encourager dans mes efforts. Quand elle venait à Montréal, nous en profitions pour évoquer la possibilité de traduire son roman, malgré la difficulté pour récupérer les droits de traduction à la suite de la faillite des deux éditeurs de la version anglaise d’origine.

       Nous avons correspondu longtemps, espérant toujours mener à bien mon projet, d’autant plus que No Crystal Stair s’était plutôt bien vendu et qu’il avait été présenté au concours Canada Reads à la radio de la CBC en 2005. Mairuth m’a aussi écrit qu’elle était particulièrement fière que son roman soit étudié dans une université irlandaise.

       La vie a suivi son cours. Mairuth a été reçue Chevalière de l’Ordre national du Québec, mais est décédée en 2013, l’année où on prévoyait lui décerner l’Ordre du Canada, sans voir se réaliser son rêve de lire son roman en français…

       Et puis, au Salon du livre de Montréal en 2019, j’ai lancé comme ça, à l’éditrice Linda Leith: « Et si on traduisait enfin le roman de Mairuth Sarsfield? » La récupération des droits a mené, trois ans plus tard, à la réédition de No Crystal Stair et à la parution de ma traduction, En bas de la côte.

       J’étais loin de m’imaginer la quantité, et surtout le type, de recherches auxquelles je devrais me consacrer.

       De prime abord, le roman ne présente aucune difficulté particulière. L’histoire est linéaire, j’habite tout près des lieux décrits, et les sources documentaires sont à ma portée.

       J’ai dû tout de même faire une immersion spatio-temporelle.

       Lorsqu’on traduit une œuvre de fiction qui se déroule à une époque et dans un milieu ancrés dans une réalité que l’on connaît, on éprouve une assurance dont il faut se méfier et qu’il faut refréner. En fait, j’ai compris au fil du temps que je me devais d’aborder ces œuvres, familières à première vue, avec un surcroît de précautions et d’attention. Les rues changent de nom, on s’habille différemment, des édifices sont démolis. À quoi ressemblait ma ville pendant la Seconde Guerre mondiale? Comment parlait-on? Comment appelait-on les services sociaux dans les années 1940? (Le« secours direct».)

J’AI INCARNÉ UNE PETITE FILLE CURIEUSE, UN ADOLESCENT GAUCHE ET UN VER DE TERRE.

       À cette foule de détails qui méritent une attention soutenue s’ajoutent des réalités sociales qui peuvent avoir une incidence importante sur un roman. Quels étaient les droits et obligations des femmes, veuves de surcroît, à l’époque? Comment se sentaient ces professionnels noirs américains qui devaient se résoudre à s’exiler pour gagner leur vie comme porteurs de bagages(« red caps») et valets sur les trains? Les communautés blanches francophones de Saint-Henri et les communautés noires anglophones de la Petite-Bourgogne, un kilomètre plus loin à peine, entretenaient-elles des relations? 

       Pour me plonger dans les années 1940, j’ai évidemment consulté les Wikipedia et Encyclopédie canadienne de ce monde, mais j’ai aussi arpenté les rues où se déroule le roman, scruté des photos et des plans de la ville, visionné des documentaires et parcouru de vieux journaux.

       Souvent, pour m’imprégner d’une période ou d’un milieu, je procède à ce que j’appelle la« lecture parallèle» d’un ouvrage écrit en français à l’époque ou dans l’environnement où se déroule le texte à traduire. Dans le cas de No Crystal Stair, j’ai opté pour une œuvre qui en est, à mon avis, l’image miroir parfaite: Bonheur d’occasion. J’ignorais que cet ouvrage de Gabrielle Roy avait toujours été un des préférés de Mairuth, sans compter qu’on a qualifié le premier (et unique) roman de Sarsfield de Bonheur d’occasion de la communauté noire.

       J’ai relu Bonheur d’occasion en relevant des expressions (« sortir en cheveux», « se faire slaquer », « c’est swell »), jurons et mots (« son steady ») propres au Montréal des années 1940, qui ont permis d’ajouter de l’authenticité au texte.

       J’ai fouillé dans des glossaires créoles pour mettre dans la bouche de Vashti, une compagne de travail antillaise de Marion, des dictons dont elle est friande. Ainsi,« Play with puppy, puppy lick you mouf » est devenu « Fréquenté chien ou ka trapé puce ».

       J’en ai profité aussi pour corriger des erreurs factuelles et des passages de poèmes et de chansons. Ce n’était rien de grave, mais les lectrices attentives s’agacent rapidement en dépistant des inexactitudes dans une fiction« historique» (comme l’emplacement des camps de travail pendant la Première Guerre mondiale ou encore le fait qu’on ignore toujours si l’esclave Marie-Josèphe Angélique a bel et bien mis le feu à Montréal au XVIIIe siècle).

       Comment dit-on « the devil is in the details » en français, déjà?

L’envol de Crow

En feuilletant le catalogue 2019 de la maison d’édition Goose Lane pour laquelle je travaille à l’occasion, j’ai été intriguée par la présentation de Crow, le premier roman d’Amy Spurway. Après l’avoir lu d’une traite, j’ai eu la conviction qu’il méritait d’être lu en français.

       Amy Spurway est née sur l’île du Cap-Breton où elle a grandi, et habite toujours en Nouvelle-Écosse. Elle a écrit et joué à la radio de la CBC dès l’âge de 11 ans. Par la suite, elle a travaillé comme consultante en communications, éditrice, rédactrice de discours et comédienne. On a pu lire ses textes dans différents magazines et quotidiens d’envergure nationale. Crow, son premier roman, a obtenu des critiques élogieuses d’un bout à l’autre du Canada et plusieurs prix et nominations.

       Crow raconte comment Stacey Fortune abandonne sa carrière et son mode de vie glamour à Toronto pour retourner vivre avec sa mère dans sa roulotte miteuse sur l’île du Cap-Breton, qu’elle a fuie à la fin du secondaire, lorsqu’elle se sait atteinte de tumeurs cérébrales inopérables. Stacey, surnommée Crow, décide de quitter ce bas monde avec panache en fouillant dans son passé nébuleux pour comprendre la malédiction dont est affligée sa famille en vue de rédiger ses mémoires. Elle finira par mettre à profit ses compétences en marketing pour rallier ses proches et sa communauté autour d’un projet ahurissant qui sera un véritable pied de nez à l’establishment de la région.

       Écrit avec ironie et d’une plume énergique, Crow est un roman tendre qui laisse une grande place à l’humour acéré typique de l’île du Cap-Breton, et où transparaît parfois l’angoisse de l’héroïne.

       Cinq ans après avoir découvert Crow, ma corneille s’est trouvé un nid aux éditions de la Pleine Lune.

       Le plus grand défi de la traduction consistait à rendre la truculence des personnages et l’oralité des dialogues riches en expressions typiques de la Nouvelle-Écosse. Pour la traductrice, les principales difficultés du roman sont des caractéristiques qui en font le charme: irrévérence, langage cru, multitudes de registres et humour.

       Il existe au Cap-Breton une petite communauté de francophones dynamiques qui persistent à vivre dans leur langue contre vents et marées. Ils possèdent leur parlure propre, riche en mots, tournures et expressions dont bon nombre sont des vestiges du français parlé en Europe au XVIIIe siècle. Là-bas, le français et l’anglais cohabitent, s’entremêlent, se chevauchent parfois. C’est pourquoi j’ai tenu àrestituer ce caractère acadien dans mon texte sans toutefois verser dans la caricature ou l’essai linguistique, en respectant un équilibre délicat.

POUR ME PLONGER DANS LES ANNÉES 1940, J’AI AUSSI ARPENTÉ LES RUES OÙ SE DÉROULE LE ROMAN, SCRUTÉ DES PHOTOS ET DES PLANS DE LA VILLE, VISIONNÉ DES DOCUMENTAIRES ET PARCOURU DE VIEUX JOURNAUX.

       J’ai pu profiter d’une résidence au Centre international de traduction littéraire à Arles pour traduire un premier échantillon, en vue de le présenter à des maisons d’édition. J’ai commencé la présentation de mon projet de traduction à une dizaine de collègues de l’étranger participant à l’atelier Vice-Versa (qui avaient tous le français comme langue de départ ou d’arrivée) par un bref portrait de la situation linguistique au Canada. Je les ai même gratifiés d’un documentaire de l’ONF pour leur faire entendre le parler caractéristique des francophones du Cap-Breton. (D’ailleurs, j’ai découvert que les Européens ont tendance à se fier largement aux dictionnaires, lexiques et experts pour leurs recherches, au détriment des sources visuelles ou audio.)

       Les défis abondaient à chaque page. Les jeux de mots ont exigé beaucoup de réflexion, notamment pour les noms des personnages. Je tenais à ce que l’héroïne conserve son surnom, et ce choix a été ma première difficulté. Crow s’appelle ainsi parce que petite, elle piquait des objets brillants, comme une « crow ». Mais voilà, en français, c’est la pie que l’on qualifie de voleuse, pas le corbeau ni la corneille. Je m’en suis sortie avec une entourloupette : « “Ah, celle-là! Elle vole les objets qui brillent, comme une petite pie voleuse.” Cette histoire est tombée dans l’oubli quand j’ai grandi, mais la pie est devenue corneille et le nom est resté. » La famille Chickenshit a été rebaptisée Poulachier, Willy Gimp est devenu Billy Boiteux et Duke the Puke, Tommy Vomi. Le « Shaggin’ Wagon » où les jeunes vont baiser s’appelle maintenant une fourre-gonnette. Les personnages se régalent de brocobouilli (« broc-o-glop ») qu’ils font descendre avec une grande tasse de bouette brune (« Stovetop Sludge »), le thé fort de la maman de Crow. Et que dire des innombrables mots et expressions relatifs à la drogue…

       Après avoir fait le diagnostic du parler des personnages sur les plans du niveau de langue, de la syntaxe, du vocabulaire et des tics de langage, j’ai identifié trois principaux idiomes : celui, resté authentique, des habitants du Cap-Breton qui n’ont jamais quitté leur île, le parler des « étrangers » qui est neutre, puis la langue des Cap-Bretonnaises et Cap-Bretonnais de retour sur leur île après avoir longtemps vécu dans la grande ville, qui passent d’un sociolecte à l’autre.

       Un autre défi amusant m’a pris passablement de temps: pour endormir sa petite Crow, Effie lui chante doucement une chanson irrévérencieuse avec une tendresse toute maternelle. J’ai écouté des dizaines d’enregistrements et fouillé les entrailles d’Internet, en vain, pour trouver une chanson qui produirait le même effet décalé, puis quelqu’un qui connaissait quelqu’un m’a déniché une pépite: un enregistrement authentique de Oh viens-t’en bercer cet enfant de Placide Boudreau de Chéticamp, réalisé en 1957 par le père Anselme Chiasson. La petite souris qui lèche le plancher du bar de la version originale est disparue pour céder la place à ceci : « Fric, fric, frac / De sur ton cul / T’as cassé ton verre et tu ne boiras plus… ».

LA PETITE SOURIS QUI LÈCHE LE PLANCHER DU BAR DE LA VERSION  EST DISPARUE POUR CÉDER LA PLACE À CECI : «FRIC, FRIC FRAC / DE SUR TON CUL / T’AS CASSÉ TON VERRE ET TU NE BOIRAS…».

       Je n’ai jamais traduit aucun ouvrage où l’oralité occupait une place aussi importante. Les dialogues sont truffés d’expressions, de mots et de tournures propres à la langue acadienne. Le lieu étant si prégnant dans le roman, je voulais en évoquer la langue tout en évitant de tomber dans la caricature et d’être accusée d’appropriation culturelle. J’ai donc demandé à l’autrice et poète acadienne Georgette LeBlanc de réviser les dialogues. Mon intention n’était pas que chaque ligne respecte rigoureusement le lexique acadien, mais bien que de l’ensemble se dégage une certaine authenticité.

       Les destins de Marion Willow et de Crow ne se sont jamais croisés, mais ces femmes occupent une petite place côte à côte dans mes souvenirs… et sur une tablette dans mon bureau.