Homère et John Ashbery : un bref exposé par Anne Carson

Myriam Legault-Beauregard

Homère et John Ashbery : un bref exposé par Anne carson

Dans le vingt-quatrième chant de l’Odyssée d’Homère, les âmes des prétendants sont menées vers l’Hadès. C’est Hermès qui les guide, alors qu’elles bredouillent comme des chauves-souris, par-delà divers monuments des Enfers, le blanc rocher de Leucade, etc. En route, le groupe passe devant le δῆμον ὀνείρων, qu’Homère ne décrit pas et n’explique pas. Δῆμον signifie « peuple, population ou pays ». Όνείρων veut dire « rêves ». Une démographie de rêves. Mon ami Stanley Lombardo, qui est traducteur, l’a traduit ainsi : « the dream deme » (le dème des rêves). Mais comment est-ce que ça marche, au juste? S’agit-il d’un grand catalogue de fichiers où tous les songes sont répertoriés en ordre alphabétique, prêts à apparaître dans une tête ou une autre la nuit venue? Ou se tiennent-ils là, décontractés, un verre à la main à se raconter des anecdotes? Trouvent-ils si abrutissant d’être pleins de significations qu’ils s’amoncellent en tas sur le sol? Tiennent-ils une boutique de souvenirs? Peut-on y acheter les livres d’Adorno? Y a-t-il des factions et des animosités, et une rangée de chaises comme pour une audition? Une odeur de sueur? Une fatigue extrême? Des larmes? Ou y règne-t-il plutôt la béatitude, au-delà de toute signification, cheminant pieds nus et régie par de douces clochettes? Doivent-ils s’exercer en tout temps pour garder leur forme de rêve, ou est-ce comme avoir l’oreille absolue? Y a-t-il des arbres de rêve pour leur faire de l’ombre, et des petits garçons de rêve qui y grimpent et y restent assis bien tranquilles pendant que les autres les cherchent en perdant graduellement leur enthousiasme? Les trottoirs de leurs rues oniriques sont-ils envahis par des foules qui dérivent à un rythme rapide et lent à la fois, chacune scellée dans une membrane privée aussi claire et dense et générale que la mort? S’il y a des chiens dans les songes, faut-il les promener? Si Freud s’y trouve (« Je sais que je suis en retard! »), reste-t-il à l’écart ou y trouve-t-il son compte? Pas très loin de la résidence d’été de mon ami Stanley Lombardo, il y a une ferme où paissent des émeus et des lamas. Sur la clôture, un panneau nous informe que « les lamas fredonnent pour leurs petits ». Ne vous en faites pas, sous-entend le panneau, le fredonnement est normal. La démographie des rêves émet-elle un son inquiétant? Les émeus sont, en apparence, des créatures hardies et dégourdies, toutes en torse. Les lamas sont majestueux, ils ont l’air d’avoir un humour profond, et ils sont plus gros qu’ils ne le paraissent. « Si t’en frappes un, tu peux dire adieu à ta voiture », a déjà dit Stanley Lombardo, qui est traducteur. Il m’a aussi dit que les lamas ne cessent jamais de bouger les oreilles, même quand ils dorment. À savoir s’ils les gardent immobiles lorsqu’ils dorment dans leurs rêves, voilà une question qui sera explorée dans un prochain exposé sur Stanley Lombardo, où j’espère comparer Stanley Lombardo à John Ashbery, à titre de personnalité encline à la joie naturelle dans à peu près toutes les circonstances. Il y a environ un an, j’ai assisté à un entretien auquel John Ashbery participait par Skype, parce qu’il était fatigué et qu’il avait presque quatre-vingt-dix ans. Les personnes qui menaient l’entrevue avaient un peu peur de lui. Il y en avait deux. Elles cherchaient à tâtons une façon d’engager la conversation. L’une d’elles a mentionné un livre que John Ashbery avait, selon elle, écrit, intitulé Light. Ashbery a démenti son affirmation. Elle a insisté : elle avait le livre chez elle, dans sa bibliothèque. Ultimement, ils ont convenu qu’il devait s’agir d’un numéro du magazine ARTnews sur le thème de la lumière. « Alors, John, pouvez-vous nous dire un mot là-dessus? » a demandé l’autre, ce à quoi Ashbery a répondu, après une très longue pause : « La lumière. Qu’est-ce qu’on ferait sans elle?»