Ne traduire que soi?

Catherine Ego

Essais et entretiens / Essays and Interviews

J’ai traduit à ce jour plus d’une quarantaine d’œuvres littéraires — romans, poésie, bandes dessinées, théâtre, essais — notamment beaucoup d’auteurs et autrices racisé·es, particulièrement inuit·es ou membres des Premières Nations.

       À la fin des années 2000, la collection Jardin de givre des Presses de l’Université du Québec m’a proposé de traduire Harpoon of the Hunter, de l’auteur inuit Markoosie. Le projet m’intéressait beaucoup, mais j’hésitais : n’y aurait-il pas quelqu’un de mieux placé que moi pour ce faire? Le texte ne serait-il pas mieux servi par quelqu’un qui fréquenterait le Nord plus assidûment que moi? Mon indécision ne portait pas sur l’ethnicité de l’auteur, mais sur le fait que j’aurais peut-être du mal à rendre l’environnement de son récit. L’éditeur, une sommité en matière de littérature nordique, m’a assuré qu’il s’était posé la question — et que, pour des raisons de compétence en traduction littéraire, j’étais à son avis très bien placée pour mener ce projet. Nous avons mis en place des dispositifs pour éviter les erreurs de traduction (notamment par le recours à des instances inuites qui ont pu m’éclairer); le livre a été publié en 2011.1

       Aujourd’hui, je me poserais certainement la question de l’ethnicité : ai-je la légitimité (réelle ou perçue) pour traduire ce texte? Vaudrait-il mieux le confier à un ou une lnuit·e?

       Depuis quelques années, ce questionnement se pose de manière plus aiguë qu’auparavant- particulièrement pour les littératures autochtones, mais aussi queers ou politiques. À l’axe traditionnel ciblistes / sourciers s’ajoute ainsi l’axe ressemblance/ dissemblance : faut-il, d’une manière ou d’une autre, ressembler à l’auteur ou à l’autrice pour mieux appréhender son univers et le rendre? Si oui, sur quels critères cette ressemblance doit-elle se fonder?

Quelle ressemblance?

Les arguments favorables à la ressemblance s’appuient systématiquement ou presque sur le critère de l’appartenance ethnique ou de la couleur de peau. (On se rappellera par exemple les controverses suscitées par les projets de traduction en catalan et en néerlandais de la poétesse Amanda Gorman2.) Pourtant, bien d’autres dimensions déterminent notre vision du monde : le statut socio-économique, la parentalité, l’état de santé, le lieu de vie. Peut-on comprendre la misère des riches quand on sort du ruisseau? Ressent-on vraiment l’assaut des maringouins de marécages au soir couchant quand on vit au centre-ville d’Albuquerque? Plus sérieusement, quels aspects de l’identité d’un auteur ou d’une autrice influent le plus sur son monde intérieur et sur son écriture? À part lui ou elle, qui a le droit d’affirmer que tel trait prime sur tous les autres — et appellerait donc un traducteur ou une traductrice qui le partagerait? La théorie voulant qu’il faille être pareil à l’autre pour bien le traduire ne lui fait-elle pas violence en le dépouillant de ses autres couleurs? Nous avons bien des racines, certaines héritées, d’autres générées au fil de notre existence. Qui pourrait dire laquelle pèse le plus sur notre appréhension du monde? Sans compter que chaque mot recouvre des réalités multiples : « autochtone » n’épuise pas la multiplicité des situations dans les communautés ou dans les villes; « femme » ne dit rien des écarts abyssaux entre les vécus des quatre milliards d’humains pouvant s’en réclamer.

FAUT-IL, D’UNE MANIERE OU D’UNE AUTRE, RESSEMBLER A L’AUTEUR OU A L’AUTRICE POUR MIEUX APPRÉHENDER SON UNIVERS ET LE RENDRE?

       Des auteurs et autrices, d’ailleurs, se rebiffent. J.O. Kurtness s’agace qu’on ramène constamment son écriture à son identité autochtone : elle se revendique d’un« smoothie identitaire ». L’identité n’est pas une question qu’elle trouve « intéressante au niveau littéraire »3. Débusquer à tout prix dans ses livres une expression de son identité autochtone serait la « sur-autochtoniser » entant qu’autrice, voire la folkloriser. Dans les traductions de ses livres souvent axés sur le rapport entre l’humain et la technologie, c’est en réalité la précision des termes et des concepts scientifiques qui lui tient le plus à cœur.

Trop ressembler pour traduire ?

Pour me faire l’avocate du diable, j’irais jusqu’à écrire qu’à trop ressembler à son auteur ou autrice, on risque l’obscurité. Imaginons que je connaisse bien, pour en faire moi-même partie, le monde des yakusas, ces membres du crime organisé japonais. (J.D. Kurtness met en scène une traductrice tueuse en série dans De vengeance… À partir de là, tout est possible!) Supposons que l’on me confie la traduction d’un livre japonais présentant les rouages de ces groupes mafieux. Outre les périls inhérents à une telle entreprise, ma traduction ne risque-t-elle pas de comporter bien des angles morts dont je n’aurais pas conscience?

       Il n’est pas rare, en traduction littéraire, que la traductrice ou le traducteur doive expliciter un point qui pourrait se révéler incompréhensible ou nébuleux pour le lectorat. À vivre trop près de l’univers de départ, ne risque-t-il ou elle pas d’omettre ces précisions sans lesquelles l’intelligibilité du texte d’arrivée serait compromise?

SEUL LE LIVRE DE DÉPART EST IDENTIQUE EN TOUT POINT AU LIVRE DE DÉPART.

       La traduction, c’est toujours une distance. Seul le livre de départ est identique en tout point au livre de départ. La traduction n’est pas une photocopie. Elle repose sur un intervalle. Elle rapproche, apporte un regard nouveau, nous ouvre des portes qui resteraient closes sans elle. Mais elle ne nous transforme pas en l’auteur ou l’autrice pour autant. Même le lectorat qui lui est contemporain dans sa langue d’origine ne voit pas tout à fait le monde tel qu’il ou elle croit l’avoir dépeint dans son livre. (Une fois cela écrit, on pourra accueillir avec une certaine zénitude la sempiternelle rengaine sur les prétendues infidélités ou insuffisances de la traduction-forcément-moins-bonne-que-l’original. Mais c’est une autre histoire…)

L’identité de qui ?

À l’extrémité « ressemblance » de l’axe que nous évoquions plus haut, ce sont toujours les appartenances de l’autrice ou de l’auteur qui légitimeraient certaines traductions plus que d’autres. Mais qu’en est-il de ses thèmes, de ses personnages? Même dans les récits autobiographiques, un livre n’est jamais uniquement l’expression identitaire de son autrice ou de son auteur. La plupart des œuvres littéraires constituent aussi, pour leur auteur ou leur autrice, un saut dans un monde différent. Dans ce cas, à qui le traducteur ou la traductrice devrait-il ressembler? À l’auteur pour rendre son regard au plus près, ou à ses personnages pour optimiser leur vraisemblance?

       Bien sûr, certains livres très personnels pourraient exiger une connaissance intérieure, peut-être viscérale, du sujet. Mais là encore, la multiplicité de nos identités rend la ressemblance évanescente. Qui est mieux placé pour traduire une autrice autochtone décrivant les violences sexuelles qu’elle a subies? Un homme autochtone ou une femme qui, depuis sa naissance, vit avec la peur de l’agression? Si la théorie de la ressemblance s’applique, qui saura rendre avec le plus de justesse le personnage immigrant queer boxeur et père de famille d’une autrice inuite née dans un milieu aisé d’un grand centre urbain?

Quelle approche de la traduction ?

La question de la légitimité m’interroge. Qui a le droit? Mais qui a le droit de dire qui a le droit? Les maisons d’édition, les auteurs et autrices, les traducteurs et traductrices, les lectorats, les médias? En définitive, n’est-ce pas une question plus politique que traductionnelle?

       Je ne suis évidemment pas en train d’écrire que l’on doit s’élancer dans n’importe quelle traduction en avant comme avant sans se demander si l’on dispose des outils nécessaires pour rendre justice à l’œuvre.

       Oui, pour traduire un univers, il faut le connaître. Mais faut-il le vivre au quotidien dans sa chair? Oui, pour rendre compte de la réalité dans des communautés autochtones, par exemple, il vaut sans doute mieux avoir mis les pieds dans certaines d’entre elles, y avoir noué des amitiés. Et il est vrai que, parfois, avoir vécu une expérience dans son propre corps permet de mieux la rendre en traduction. Il est toutefois extrêmement rare qu’un livre se limite à une telle expérience. Les (bons) livres sont riches, multiples et foisonnants, exigeants dans leur contenu comme dans leur forme.

       Mais surtout, le discours de la ressemblance par-dessus toute autre considération se bute à deux murs très concrets.

SI NOUS N’ARRIVERONS PAS À ENTRER DANS L’UNIVERS DE L’AUTRE, OU S’IL NE NOUS INTÉRESSE PAS SUFFISAMMENT POUR ENVISAGER D’Y PLONGER, NOUS DEVONS SIMPLEMENT DÉCLINER L’OFFRE.

       Tout d’abord, l’impossibilité matérielle. Disons que l’on retienne l’appartenance ethnique ou la couleur de peau, le genre, l’âge et l’identité sexuelle comme critère prépondérant (et ce choix est éminemment discutable) : qui pourra traduire une adolescente noire queer en japonais? Sous des dehors de boutade, la question se pose : les critères de ressemblance restreignent singulièrement le bassin de personnes, et plus encore de traducteurs et traductrices, qui seraient habilité·es à traduire certain-es auteurs et autrices. Cette difficulté renvoie certes à un véritable enjeu : la relative homogénéité de notre milieu. Il serait incontestablement souhaitable qu’il se diversifie — parce que la diversité enrichit nos échanges; par souci de justice; pour que le monde de la traduction littéraire reflète mieux notre société; pour que la multiplicité des regards traductionnels sur les œuvres, quelles qu’elles soient, nous permette d’en percevoir aussi d’autres facettes, d’autres interprétations, d’autres couleurs… Mais pas nécessairement parce que les traducteurs et traductrices devraient ressembler à leurs auteurs et autrices. Dans certains cas, oui. Mais pas toujours, pas obligatoirement.

       Et surtout, plaider en faveur d’une prépondérance de la ressemblance sur tout autre critère de choix de la traductrice ou du traducteur, c’est oublier que la traduction littéraire est un vrai métier — avec ses compétences, ses règles, ses pratiques. Or, parmi ces compétences figurent l’empathie et l’humilité. La première, qui permet de se mettre à la place de l’autre, constitue le cœur de la traduction : voir le monde avec les yeux de l’auteur ou de l’autrice, même quand on ne lui ressemble pas, même quand on n’est pas d’accord avec lui ou elle. Traduire, c’est relayer la parole de l’autre pour qu’elle atteigne le lectorat-cible, pour lui ouvrir ces autres oreilles, ces autres yeux.

       Empathie — et humilité. Oui, l’humilité de reconnaître qu’on ne peut pas, en dépit de son métier, de son talent, de son professionnalisme, franchir toutes les différences. Ou qu’on ne le souhaite pas. En traduction littéraire, si nous pressentons que nous n’arriverons pas à entrer dans l’univers de l’autre, ou s’il ne nous intéresse pas suffisamment pour envisager d’y plonger, nous devons simplement décliner l’offre.

       L’humilité, en traduction littéraire, consiste aussi à ne pas se cloîtrer dans sa tour d’ivoire : il faut parfois demander conseil, aller voir des gens, faire rire de soi en posant des questions naïves.

       Il n’est pas nécessaire d’être tout pareil pour traduire. C’est d’ailleurs impossible. On est forcément autre. La traduction littéraire consiste peut-être aussi à faire de cette incontournable altérité un moteur, une exigence additionnelle de rigueur, une prudence supplémentaire quant à nos possibles ignorances, incompréhensions et angles morts.

  1. Markoosie Patsauq, Le harpon du chasseur, Québec, Presses de l’Université du Québec, coll. « Jardin de givre », 2011, 191 p.
  2. Voir par exemple : « Qui pour traduire la ptesse Amanda Gorman? Les enjeux dune polémique », Le Courrier international, 23 mars 2021, www.courrierinternational.com/article/decryptage-qui-pour-traduire-la-poetesse-amanda-gorman-les-enjeux-dune-polemique
  3. Catherine Ego, entrevue avec J.D. Kurtness, Confluents, 26 septembre 2024, https://open.spotify.com/episode/lBsYYoLlUHNLBJcQMACUSA