Une aventure d’amitiés, aussi

Charly Bouchara

codirecteur d’ellipse, 1990 à 2001

Un mot des rédactions / A Word from Some Editors

Mon parcours dans le fascinant monde de la traduction poétique est marqué par deux moment clés. J’avais 16 ans, je découvrais Leonard Cohen avec une assistante d’anglais de mon lycée de banlieue parisienne qui me donnait des cours particuliers à l’horizontale.

       Pour l’impressionner, j’avais traduit « Hey ! That’s no way to say goodbye… » par « Y a pas d’chemin pour dire au revoir… » Je vous passe la suite! Betty a éclaté de rire, m’a embrassé, et je n’ai plus essayé de jouer les truchements.

       Des années plus tard, en 1990, dans la bibliothèque du département d’études anglaises de l’Université de Sherbrooke, je tombe sur le numéro 16 de la revue Urgences, « D.G. Jones: d’un texte, d’autres» consacré à une quarantaine de traductions du poème « Rock Garden : October » de Jones, un de mes profs au bac. Je repense à Betty mais m’y colle aussitôt avec plus ou moins de bonheur: « … je passe dans la nuit, sous la pluie. C’est un parterre de runes. »

       Aussi, lorsqu’on me demande quelques semaines plus tard de donner un coup de main à Patricia Godbout à la direction d’ellipse, je ne me fais pas prier.

       Au fil de 24 numéros, jusqu’à l’automne 2001, ellipse a été pour moi une aventure passionnante parmi les poètes écrivant en français et en anglais au Canada et au Québec. Une aventure d’amitiés aussi. J’y ai côtoyé mes profs Doug Jones, Larry Shouldice, Monique Grandmangin, Patricia Godbout, Richard Giguère et Joseph Bonenfant.

       Je les ai humblement lus et écoutés. Ils et elles m’ont laissé glisser mon stylo de traducteur sur une foule d’articles et de poèmes de Stephanie Bolster, Margaret Atwood, Michael Ondaatje, Earle Birney, Erín Moure, Jan Zwicky, Gwendolyn MacEwen, Don McKay dans les mêmes pages que D.G. Jones, Sheila Fischman, Louise Desjardins, Hugh Hazelton, Benoit Léger, Charlotte Melançon ou Pierre Nepveu.

       Pourquoi notre publication n’a-t-elle pas reçu un prix de traduction du Conseil des Arts du Canada « pour l’ensemble de son œuvre »? Cette question me taraude encore! Trente–trois ans à créer un lieu de rencontres de plus de cent poètes des deux sexes, des deux langues, des deux solitudes dans « un axe qui unit les deux foyers d’une ellipse »  comme l’avait écrit Doug Jones dans le premier numéro d’ellipse. Trente-trois années « sending out messages to the world », toujours selon lui dans ellipse 66. Le Conseil des arts qualifiait cette bouillonnante marmite de créateurs littéraires de « créneau trop fermé »! Y avait de la vie chez ellipse, mais aussi des angoisses financières que Patricia Godbout, Monique Grandmangin, Linda Pépin et moi avons traversées en souriant malgré tout.

       La traduction poétique est un acte d’écoute avant de tourner cent fois son stylo sous les doigts. Je viens de relire une longue analyse de Dionne Brand par Leslie Sanders cotraduite avec ma complice ellipséenne Patricia Godbout, et fichtre, nous étions éblouissantes!

       Je conclus avec ce cher Earle Birney dans mes propres mots : « Il est pourtant trop tard pour que le fils de l’autre charpentier/ retrouve la paix de ces instants avant le marteau et les clous » (« El Greco: Espolio »).